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Delhaize : lettre ouverte à Alexander De Croo

17/03/2023 | FR / NL

                                                                               Bruxelles, le 17 mars 2023

 Monsieur le Premier ministre, 

Dimanche dernier, sur les antennes de RTL TVI, à la question de savoir quelle cote sur 10 vous mettriez à l’opération réalisée par Delhaize, vous avez répondu 7/10.

À l’université, 7/10, c’est une cote de distinction. Une cote sanctionnée d’un grade, donc pour un résultat qui sort de l’ordinaire.

Vous avez ajouté en substance : si Delhaize donne des garanties pour le personnel, à vérifier bien sûr, et je connais des indépendants « sympas », je donne une cote de 7/10.

Nous voulons ici rappeler quelques éléments factuels : Delhaize est un groupe bénéficiaire en Belgique et au niveau du groupe. Les dividendes versés aux actionnaires sont en croissance depuis de nombreuses années. Le salaire de son patron Franz Muller vient de connaître une belle augmentation : € 800.000 de plus entre 2021 et 2022 pour atteindre 6,5 millions.

Monsieur le Premier ministre, avec tout le respect que nous vous devons, il ne s’agit pas de savoir si l’indépendant franchisé sera sympa ou pas. Il s’agit de voir qu’une entreprise multinationale comme Delhaize est occupée à réaliser une opération qui se joue des lois belges et qui va considérablement changer le modèle du commerce en Belgique et de la concertation sociale qui y est liée. Leur plan va tirer vers le bas les conditions de travail et de rémunération de tous les travailleurs du commerce dans le seul objectif de dégager plus de profits encore.

Pas de loi Renault respectée alors que des licenciements sont d’ores et déjà annoncés au siège central : 247 personnes. On sait pertinemment bien qu’un franchisé ne reprendra jamais ni les directeurs, ni les adjoints directeur. Le même raisonnement vaut pour les bouchers, parce que les boucheries sont exploitées chez les indépendants par des stands eux-mêmes externes au magasin (d’autres indépendants sans lien avec Delhaize). Quand vous additionnez le nombre de ces personnes, on dépasse déjà largement le nombre nécessaire pour ouvrir la procédure de licenciement collectif. Mais Delhaize continue à dire « pas de licenciement collectif », pire, « l’emploi dans les magasins est garanti » !

Si vous prenez le temps d’un peu vous renseigner, vous pourrez vérifier facilement qu’un indépendant ne dépasse jamais le chiffre de 50 travailleurs, il est souvent en dessous et avec de nombreux étudiants. 50, c’est le chiffre fatidique pour avoir une représentation syndicale. Les magasins à reprendre sont la plupart du temps largement au-delà de 70 travailleurs, ce sont de gros supermarchés par rapport à ceux de la franchise.

Un simple calcul vous fera apparaître rapidement là aussi la perte d’emplois qui, à terme, existera de manière certaine. Ces licenciements ne feront pas les choux gras de la presse, ils seront anonymisés, fondus dans la masse des statistiques de l’emploi et du chômage.

Certes, au moment du passage vers le franchisé, le travailleur verra son contrat transféré mais dès le lendemain, avenant, dénonciation des CCT et licenciements seront possibles. Licenciements subsidiés par Delhaize via des aides commerciales accordées aux franchisés pour la reprise. Belle ingénierie pour détourner et la CCT 32 bis et la loi Renault et empêcher les travailleurs de s’organiser collectivement. Votre gouvernement n’a de cesse que de parler d’augmenter le taux d’emploi, ici, votre silence assourdissant sponsorise des mécanismes de dumping social et de pertes d’emplois.

Après, il y a le changement des conditions de travail : 25% des conditions de travail en moins, ce serait presque « anecdotique » comparé aux licenciements qui interviendront. Nous ne tomberons pas dans le piège de dire que 25% sur votre salaire, ça ne fait pas le même résultat que sur un salaire de Delhaizien… mais la réalité est là : les travailleurs ont déjà des salaires modestes, souvent des contrats à temps partiel, souvent des femmes seules avec enfants, des engagements, une maison, une voiture à payer… 25% en moins, c’est juste insoutenable pour continuer à faire le même travail. Et puis , il y a le travail tous les dimanches… On nous dit, vous serez volontaires… S’il n’y a pas de volontaires, ce seront des étudiants ou flexi-jobs qui viendront travailler le dimanche. Évidemment, les étudiants coûtent moins cher… mais c’est aussi du chiffre d’affaires qui va glisser de la semaine vers le dimanche. Donc, on aura besoin de moins de personnel la semaine… Vous voyez la pression qui va être exercée sur le personnel, ou on doit continuer à vous expliquer ? Au passage, pour les petits indépendants qui font actuellement leur chiffre d’affaires le dimanche, l’arrivée de gros magasins qui vont ouvrir le dimanche sera fatal pour certains d’entre eux. Pour rappel, entre 25% et 30% sont déjà en difficulté.

Il y a deux jours, au niveau interprofessionnel, un projet d’accord voyait le jour… une fumée blanche dans un ciel sombre. Chez Delhaize, on ne croit plus, côté direction, au modèle belge de concertation. Pas de négociation, on refile le passif social aux indépendants, on subsidie les licenciements via des aides commerciales aux franchisés. Delhaize l’explique d’ailleurs clairement dans les journaux. On organise les futurs magasins de manière à éviter toute représentation syndicale et donc toute négociation collective. Le travailleur seul face à son patron. On fait la chasse aux délégués…

Peut-être que chez certains franchisés, ce ne sera pas « l’horreur », pour reprendre un mot trop souvent utilisé dans la presse, mais ce sera seul face à son patron. C’est une volonté de changer le modèle social, de briser le collectif.

On pouvait lire dans la presse très récemment, via un projet de loi de votre parti frère, la volonté de certains de briser les mouvements de grève et les piquets au nom du droit au travail. 

Pour certain, le populisme devient leur fonds de commerce…

Nous voulons garder l’emploi, nous voulons garder l’emploi de qualité. Nous sommes face à un mastodonte qui se joue allègrement des lois protectrices des travailleurs. Nos mouvements de grève sont légitimes, ils partent des travailleurs. La violence est dans le camp de la direction, même quand elle est polissée et en col blanc !

Pour toutes ces raisons Monsieur le Premier ministre, et parce que vous vous devez de représenter tout le peuple belge dans l’exercice de vos fonctions, nous vous demandons de décerner un 0/10 à Delhaize. Vos propos de dimanche dernier banalisant, dans les faits, l’ingénierie sociale, voire la fraude à la loi, sont une insulte à notre modèle de concertation sociale et aux travailleurs qui font la richesse de notre pays tous les jours.

Recevez, Monsieur Le Premier ministre, nos sentiments les plus respectueux. 

Au nom des travailleurs de Delhaize et plus largement de la grande distribution, 

 

M. DELMEE -J. DE WEGHE

SETCa- BBTK

M. DJEGHAM – K. VAN DAMME

CNE

W.WELLENS

CGLSB